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La politique de Poutine

par Arb

Le 30 Mars 2009


La réputation de Vladimir Poutine n'est plus à faire en Occident. Cet homme, violent autant qu'impitoyable, corrupteur autant que corrompu, n'aurait aspiré au cours de ses deux mandats présidentiels qu'à installer de nouveau au cœur du continent eurasiatique un despotisme farouche, rêvant de domination mondiale.

La liste des victimes innocentes et des méfaits de ce nouveau Tsar serait d'ailleurs éloquente : guerre contre les indépendantistes tchétchènes, pressions politiques exercées sur les gouvernements ukrainiens et polonais par le biais de l'approvisionnement en hydrocarbures, arrestation de richissimes hommes d'affaires russes, censure des média et fermeture de plusieurs chaînes de télévision, guerre contre la Géorgie, etc., etc. Et cela, sans même parler des divers assassinats dont le Kremlin est accusé.

Mais accuser purement et simplement Moscou de malveillance est malhonnête. Il faut bien convenir qu'il est impossible de comprendre et de juger les actions politiques sans les réinscrire dans les contextes qui les ont vues naître et sans tenir compte de la réalité des rapports de force existant entre les différents acteurs politiques. Or, si l'on fait cet effort à propos de la politique du Président Poutine, alors il apparaît clairement qu'elle fut constamment, et avec succès, orientée par le souci de l'intérêt national russe, c'est-à-dire de la sécurité et de la prospérité, tant extérieures qu'intérieures, de la Russie.

Il faut donc, pour comprendre cette politique, rappeler en tout premier lieu la situation désastreuse de la Fédération de Russie à la fin des années 90. Suite à l'effondrement de l'URSS, la Russie s'était vue privée de plus de 5 millions de km² (particulièrement dans le Caucase et en Asie Centrale) et avait perdu quasiment tout contrôle, direct comme indirect, sur l'Europe de l'Est et l'Europe Centrale . Par ailleurs, l'autorité et la puissance de l'Etat fédéral s'étaient considérablement amoindries sous les deux présidences de Boris Eltsine. Comme le soulignent Gilles Favarel-Garrigues et Kathy Rousselet, l'Etat russe avait été dépecé de nombre de ses biens et de ses prérogatives : son budget n'atteignait plus que 35 milliards de dollars, les pouvoirs régionaux contestaient l'autorité du Kremlin (sur le battage de la monnaie, par exemple), une forte corruption frappait la plupart des administrations (particulièrement celles des finances, de l'ordre et de la justice) et la quasi-totalité des ressources et des biens nationaux russes, tels que l'aluminium, le pétrole, le gaz, le nickel, la banque, etc. avaient été confisqués par quelques individus surnommés les oligarques. La Fédération était donc considérablement affaiblie au plan international comme national et la population russe connaissait une vie misérable et dangereuse.

Dès lors, un programme d'action relativement clair pouvait être établi : rétablir l'autorité de l'Etat fédéral sur les Etats membres et les individus, relancer l'économie nationale, améliorer les conditions de vie de la population russe et restaurer la puissance de la Fédération au niveau international. Ce furent là quatre axes majeurs de la politique de Vladimir Poutine et la source de la plupart des accusations que l'Occident lança contre lui.

La remise en ordre de l'Etat fédéral passa par diverses réformes institutionnelles (création de sept districts fédéraux, nomination des gouverneurs régionaux par les présidents régionaux, création d'organes consultatifs tels que le Conseil d'Etat et la Chambre de la société, mise en coordination de plusieurs ministères comme ceux de l'intérieur, de l'armée et des services de renseignement, etc.), un contrôle plus scrupuleux des administrations et une lutte contre l'influence politique contraire à l'intérêt national des puissances médiatiques et économiques. C'est ce dernier point qui explique la fermeture de certains média tels que TV6 et TVS en 2001 et 2003 et la mise en arrestation de plusieurs oligarques, propriétaires de groupes politiques ou de média, tels que Boris Berezovski qui fuit en Angleterre et Mikhaïl Khodorkovsky . Le conflit avec les indépendantistes tchétchènes en participe également puisqu'il a pour fin de maintenir la cohésion de la Fédération.

Cette réaffirmation de l'autorité d'un politique autonome fut inséparable de la politique de relance économique. Le sol russe est riche en ressources diverses et particulièrement en gaz et en pétrole. L'idée de Moscou était donc de se servir de ces ressources très recherchées pour financer ses réformes propres et alimenter son économie. Seulement, la plupart de ces ressources appartenaient depuis les présidences de Boris Eltsine à quelques individus qui se les étaient accaparées à l'occasion des grandes privatisations post-soviétiques. Il fallait donc pouvoir remettre au pas les oligarques afin de les contraindre à collaborer, voire placer sous le contrôle de l'Etat certaines des plus importantes ressources et entreprises. Le symbole de cette politique économique est bien évidemment Gazprom, qui est une entreprise détenue pour 50 % par l'Etat, contrôlant 150 000km² de gazoducs dans toute l'Eurasie, et dont les bénéfices ont servi à réduire la dette extérieure de la Fédération , à moderniser l'industrie manufacturière et l'industrie d'armement, héritées de l'ère soviétique, mais aussi à investir dans le capital de plusieurs entreprises occidentales (51% du capital de la North-European Gas Pipeline Co est détenu par Gazprom).

Cette politique économique, qui est parvenue à relancer l'économie nationale russe, s'est accompagnée d'un accroissement de la puissance de la Fédération au plan international. La reprise en main des ressources pétrolifères et gazières nationales et la quasi-monopolisation de l'extraction, du transport et de l'exploitation de celles d'Asie Centrale ont fait de la Russie la première productrice et la première exportatrice dans le monde de gaz (production de 600 milliards de mètres-cubes par an, exportation de 200 milliards de mètres-cubes, et 17 % des réserves mondiales) et la seconde productrice et l'une des exportatrices majeures de pétrole de toute l'Eurasie . Cet état de fait permet à la Fédération de peser de façon conséquente sur les pays qui dépendent d'elle pour leur approvisionnement en hydrocarbures (comme l'Europe et particulièrement l'Europe de l'Est). C'est ce que l'on a appelé « l'arme énergétique ».

Par ailleurs, la relance économique et les rentes de l'exploitation des hydrocarbures ont permis de lancer des politiques visant à améliorer le bien-être des Russes et à conjurer le déclin démographique du pays. Ce troisième axe de la politique de Vladimir Poutine s'est traduit dans diverses réformes des systèmes d'éducation et de santé, ainsi que dans la mise en place d'un capital familial : 10 000 dollars sont placés dans un fonds de retraite dès le premier second enfant et sont utilisables dès trois ans pour le seul avantage des enfants eux-mêmes (confort, éducation, santé, etc.).

Enfin, le dernier des quatre axes politiques précédemment mentionnés est celui du redressement de la puissance russe. Rendue possible par le nouvel afflux de richesses et par le contrôle quasi-monopolistique dans la région de grandes ressources d'hydrocarbures, cette politique fut rendue effective par une franche volonté politique du Kremlin. Il est possible de justifier cette volonté par trois raisons. Premièrement, les dangers croissants du monde : la montée du terrorisme, particulièrement musulman, le développement de nouvelles puissances telles que la Chine et l'Inde, etc. Deuxièmement, l'hostilité jamais démentie des Etats-Unis d'Amérique envers la Russie, qui s'est traduite par une politique de refoulement de cette dernière dans ses régions septentrionales : financement et organisation des révolutions oranges en Géorgie (2003) et en Ukraine (2004) par la CIA et les ONGs étasuniennes – dont le Centre pour les révolutions non-violentes de Georges Soros , soutien des partis opposés au pouvoir de Moscou, etc. Et, enfin, troisièmement, la nécessité vitale de tout Etat de maintenir, de redresser ou d'accroître sa puissance pour continuer à exister librement dans le monde politique.

Vladimir Poutine a décliné sa volonté politique en quatre points. Premièrement, et logiquement, il a lancé un grand réarmement de la Russie et l'a dotée en 2000 d'une nouvelle doctrine militaire. Le budget militaire est passé de 8 milliards de dollars sous Boris Eltsine à 35 milliards en 2007. L'armée russe s'est vue doter de nouvelles armes, dont des missiles originaux et particulièrement efficaces, et, si le nombre de soldats a baissé (en raison de la professionnalisation de l'armée), le stock d'armes a été enrichi et renouvelé : bombardiers, sous-marins nucléaires, navires, etc. Enfin, la nouvelle doctrine militaire reconnaît le droit à la Fédération d'user de la bombe nucléaire dans l'éventualité où l'intégrité du territoire russe ou ses intérêts vitaux seraient menacés.

Deuxièmement, il s'est efforcé d'établir des relations stratégiques avec plusieurs Etats, opposés à l'hégémonie étasunienne ou partageant des intérêts communs avec la Russie. Il faut se souvenir du soutien apporté par les Russes à l'opposition franco-allemande à la Seconde Guerre d'Irak et des rapprochements entre la Fédération et le Venezuela d'Hugo Chavez, qui connaît lui aussi une politique de re-nationalisation des biens nationaux, et entre la Fédération et l'Iran de Mahmoud Ahmadinejad, qui est lui-même encerclé par les forces étasuniennes et menacé par le terrorisme chiite .

Troisièmement, il s'est systématiquement opposé à toute remise en question de la souveraineté des Etats. Cela explique la non-reconnaissance de l'indépendance unilatérale du Kosovo. Cela explique encore, quoique sous la forme d'un raisonnement par l'absurde, la défense de l'Ossétie du Sud ou de l'Abkhazie contre la Géorgie, sous la présidence de Dimitri Medvedev : si le Kosovo peut déclarer unilatéralement son indépendance, pourquoi pas l'Ossétie du Sud ou l'Abkhazie ?

Enfin, il a fait revenir, militairement parlant, la Russie sur la scène internationale en déployant ses armées et en s'opposant sèchement aux politiques menées par les Etats-Unis et leurs alliés européens, comme cela fut le cas lorsqu'il avertit le 4 juin 2007 que, si la proposition étasunienne d'installer des missiles en Europe de l'Est, tournés vers l'Orient et l'Eurasie, se concrétisait, alors la Russie se verrait contrainte de pointer des missiles en direction de cette même Europe de l'Est .

Au final, eu égard à son action politique favorable au développement de la société civile, encadrée et protégée par un Etat fort et souverain, et plutôt que de voir en Vladimir Poutine un despote brutal et arrogant, l'on se trouverait bien de comprendre que sa « dictature », qui est celle de la « loi » , n'a pas pour autre fin que celle de défendre l'intérêt national du peuple russe, dans une situation nationale et internationale particulièrement troublée et difficile.

Ouvrage de référence : Favarel-Garrigues et Rousselet, La société russe en quête d'ordre avec Vladimir Poutine

Arb

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