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Le conservatisme de Gran Torino

par Arb

Le 4 Avril 2009


Le dernier film de Clint Eastwood s'est attiré l'estime de toute la presse française. Les articles vantant ses qualités formelles ne manquent pas et ceux louant cette « histoire de rédemption » ne sont guère plus rares. Mais, et il ne s'agit nullement de s'en prendre à Gran Torino, il est possible de s'interroger sur les raisons de cet estime. Car s'il est bon de louer un bon film, il est meilleur de le louer pour de bonnes raisons.

Au-delà de ses qualités strictement esthétiques et des émotions qu'il sait causer chez le spectateur, l'une des qualités particulières de ce film serait son histoire. Cela est vrai, sans doute. Mais de quelle histoire est-il question ? Apparemment, ce serait celle du progrès moral d'un vieil ouvrier américain à la retraite. Précisons les choses.

Pourquoi parler de « progrès moral » ? Parce que, et pour le dire en deux mots, tout au long du film, Walt Kowalski se libère progressivement de ses préjugés haineux de vieux conservateur raciste pour parvenir à un « amour universel » indifférencié de l'humanité et connaître au final une mort christique. Car quoi de plus chrétien que ce sacrifice de soi par amour des hommes – en l'occurrence du jeune Thao ? Sinon peut-être de ne pas « vivre par l'épée » et de laisser la violence se détruire elle-même.

Les erreurs d'une interprétation progressiste

Malheureusement, et même si l'on ne tient pas compte de l'aspect éminemment chrétien de la mort de Walt Kowalski qui ne peut qu'heurter un peu le progressiste lambda, cette interprétation de Gran Torino est probablement erronée. Ce film n'est pas libéral, il est conservateur. Il ne loue pas la tolérance, il affirme des valeurs. Il ne promeut pas l'individu contre sa famille, son histoire et sa communauté, il soutient que l'individu n'est rien de beau sans sa famille, son histoire et sa communauté. Et l'interprétation progressiste qui en est faite repose sur deux erreurs majeures. La première consiste à se tromper presque systématiquement dans l'évaluation des personnages. La seconde, à ignorer délibérément les thèmes profonds abordés par le réalisateur.

La première vérité qu'il faut rétablir est que Walt Kowalski n'est pas un sale type. Et ce qui suffirait à le montrer, outre le film lui-même et son dénouement salvifique – qui procure le salut –, ce serait de le comparer aux membres de sa famille et au petit ami blanc de Sue. Contrairement à ce que suggère Bruno Icher dans Libération, la vertu n'est pas du côté de la famille du vieil homme ; elle ne le fuit pas parce qu'elle serait « [fatiguée] de son intolérance obscène, de sa perpétuelle mauvaise humeur et de son racisme outrancier ». C'est parce qu'elle est, elle-même, méprisable qu'il la poursuit de son courroux et qu'elle le fuit : « qui male agit, odit lucem » (quiconque fait le mal hait la lumière).

Mais que reprocher, moralement parlant, à cette famille ? Entre autres choses : l'impudicité de la petite-fille, l'inconvenance de ses petits-fils à la messe d'enterrement de leur grand-mère, l'amour filial intéressé de son commercial de fils, le comportement honteux et avide de ce dernier et de sa femme lors de l'anniversaire du père, etc., etc. Cette opposition est d'autant plus crédible qu'à la fin du film, et en dépit de l'hypothétique « progrès moral » du vieil Américain, ce dernier ne lègue rien à sa famille (surtout pas sa voiture).

De même, quelle distance il y a entre lui et le petit Blanc incapable de manifester la moindre virilité lorsque trois jeunes Noirs l'importunent en compagnie de sa petite amie Sue (qui, elle, en revanche, et à l'instar du vieux, fait preuve d'un courage certain) et qui tente de façon navrante de nier les différences, non seulement ethniques mais encore culturelles, sociales et morales, qui les séparent et les opposent !

Mais si le personnage de Walt Kowalski peut tirer sa valeur de la comparaison et de la relation qu'il entretient dans le film avec d'autres personnages, il peut aussi en tirer de ses seuls comportements. N'intervient-il pas armé de son fusil pour repousser la bande de voyous asiatiques ? N'est-il pas un homme apprécié de ses amis, de ses connaissances, des artisans qu'il fréquente ? Ne prend-il pas en charge l'éducation morale et virile du jeune Hmong ? Ne se montre-t-il pas généreux avec lui en lui achetant des outils et en lui trouvant un « bon job », un job productif et non pas de commercial ? Ne se montre-t-il pas protecteur envers lui et sa sœur ? Enfin, tout cela pèse-t-il si peu que quelques jurons xénophobes (qu'il profère autant à l'encontre des Hmongs que de son coiffeur) lui valent d'être condamné comme mauvais homme ?

Pas de progrès moral de Kowalski

Donc Walt Kowalski n'est pas un sale type. Et s'il n'est pas un sale type, comment comprendre alors l'assertion qui veut qu'il connaisse au cours du film un « progrès moral » ? Car, oui, quelque chose de cet ordre là se produit réellement. Mais ce qui se produit au cours du film, et c'est là la seconde vérité à rétablir, ce n'est pas la conversion du vieil homme à la société libérale, société moderne avec son respect de l'individu dénué de particularités fortes et de la seule réussite matérielle, son impiété familiale, sa dislocation du tissu communautaire et son développement concomitant de la criminalité et des tensions interethniques, son mépris pour le patriotisme et le respect de la culture nationale, etc. Non ! Ce qui arrive à Walt Kowalski, c'est qu'il se rend compte qu'il existe encore des familles et des individus pour lesquels la moralité et la transmission culturelle comptent, pour lesquels l'individu et ses désirs ne sont pas primordiaux. Il suffit de comparer la fête à laquelle Sue le convie avec celle que lui organisent ses fils et petits-enfants pour son anniversaire. Mais aussi de se souvenir de cette étrange notion d'honneur familial qu'invoque la mère de Thao pour justifier qu'elle l'envoie travailler chez lui en réparation de son acte de vandalisme.

Ce que redécouvre Walt Kowalski, ce sont des individus qui sont susceptibles de vous aimer, vous le vieil homme, et qui sont dignes d'être aimés pour cela – même si ce sont des Hmongs. Et si l'amertume quitte progressivement le cœur du personnage de Clint Eastwood, ce n'est pas parce qu'il rend les armes, ce « vieux coq orgueilleux », mais parce qu'il trouve avec bonheur une société encore aimable, une communauté pour laquelle les vieux, l'honneur, le travail, la famille, la vertu, etc. valent encore quelque chose, et pour laquelle, et pour cela, il sera prêt à se sacrifier.

Un grand film conservateur

Qu'est-ce que cela signifie alors ? Cela signifie que Gran Torino raconte l'histoire d'un vieil ouvrier américain, rendu amer par la décadence morale et politique d'un pays qui hésite entre le haïr et verser sur lui des larmes de crocodile (à l'instar des journalistes ayant vu le film), et qui, contre ses propres attentes, lui qui s'est battu contre les « Niacoués » et déplore les désastres causés dans son cher Minnesota par une immigration trop forte, retrouve chez ses nouveaux voisins hmongs les choses qui lui tiennent à cœur et font les gens honorables et les communautés fortes : le sens de la famille et de l'honneur, l'amitié sincère, le courage et le travail productif. Si l'on ajoutait à cela le patriotisme que symboliserait la Gran Torino, il se pourrait qu'on dise avec raison qu'en fait Clint Eastwood a signé là un grand film conservateur.

Arb

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